La Mirabelle Rouge

Attentat de Karachy: audition explosive de Charles Millon

Karachi: l'intégralité de l'audition explosive de Charles Millon face au juge

  • Interrogé comme témoin le 15 novembre par Renaud Van Ruymbeke, qui enquête sur les dessous financiers de l'attentat de Karachi, l'ancien ministre de la défense de Jacques Chirac, en poste de 1995 à 1997, Charles Millon, a confirmé devant le magistrat les révélations qu'il nous avait faites dans l'ouvrage Le Contrat - Karachi, l'affaire que Sarkozy voudrait oublier, publié en mai aux éditions Stock.
  • Mediapart publie la retranscription de l'intégralité de cette audition, au cours de laquelle M. Millon revient notamment sur les deux contrats-jumeaux, Agosta et Sawari II, signés dans la précipitation fin 1994 par le gouvernement Balladur. Qu'il s'agisse de la vente de sous-marins au Pakistan ou de frégates à l'Arabie Saoudite, dans les deux cas, un duo d'intermédiaires d'origine libanaise, Ziad Takieddine-Abdul Rahman El Assir, fut imposé in extremis dans les négociations par le ministre de la défense François Léotard.

Une partie des fonds touchés par les deux hommes pourrait in fine avoir servi à financer de manière occulte la campagne présidentielle de M. Balladur.  Comme le rappelle M. Millon devant le juge, c'est sur la base de ce soupçon que Jacques Chirac, en représailles, demanda une fois élu à son ministre de la défense de stopper le versement de commissions dont il était certain qu'elles alimentaient les caisses de son rival.

 

LE JUGE : La présente information a pour but de rechercher les auteurs du délit d'entrave dénoncé par les parties civiles. Elles dénoncent le fait que leur ont été caché l'existence des deux rapports Nautilus des 11 septembre et 7 novembre 2002, dont elles n'ont eu connaissance que fin 2008 dans le cadre d'autres investigations judiciaires. Les rapports Nautilus énoncent que la cause de l'attentat commis le 8 mai 2002 résulte de l'arrêt du versement des commissions exigées lors de la signature du contrat Agosta, dont une part était destinée à corrompre des décideurs politiques et militaires pakistanais et l'autre à verser des rétrocommissions. Avez-vous eu connaissance de ces rapports.

CHARLES MILLON: Jamais

LE JUGE : Les rapports font un lien entre l'attentat et l'arrêt du versement des commissions. Dans quelles circonstances êtes-vous intervenu lors de l'arrêt du versement des commissions dans le contrat Agosta et Sawari II ?

CHARLES MILLON : Après les élections présidentielles de 1995, j'ai été nommé ministre de la défense. Dans les quinze jours qui ont suivi, le président de la République m'a demandé de procéder à la révision des contrats d'armement et de vérifier dans la mesure du possible s'il existait des indices sur l'existence de rétrocommissions.

LE JUGE : Le président de la République vous a-t-il fait part de ses propres doutes ?

CHARLES MILLON : Si ma mémoire est bonne, le président de la République m'a dit, comme il l'a déclaré lors d'une conférence de presse aux alentours du 14 juillet, qu'il souhaitait une moralisation de la vie publique et politique et qu'il y avait trop de bruit autour des contrats d'armement dû à l'existence de rétrocommissions. Il m'a donc demandé de faire procéder à une vérification sur tous les contrats. Des contrats ont été confirmés, par contre d'autres contrats ont donné lieu à une révision et même à une annulation. Cela a été le cas du contrat Agosta.

LE JUGE : Est-ce que cela a été le cas également pour Sawari II ?

CHARLES MILLON : Je le crois

LE JUGE : Comment avez-vous procédé ?

CHARLES MILLON : J'ai demandé à mon cabinet d'alerter toutes les directions pour qu'elles procèdent à des vérifications. A mon cabinet, c'est Marwan Lahoud qui en était responsable sous la responsabilité du directeur de cabinet.

LE JUGE : Y a-t-il eu des écoutes visant des collaborateurs de François Léotard (extrait du livre Le Contrat -cote D5- page 225) François Lépine, Patrick Molle et Pierre-Louis Dillais ?

CHARLES MILLON : Oui. Je les ai sollicitées auprès du Premier ministre, M. Juppé, en la personne de son directeur de cabinet, M. Gourdault-Montagne, aujourd'hui ambassadeur. C'est mon directeur de cabinet JeanLouis Chaussande qui l'a contacté. François Lépine, Patrick Molle et Pierre-Louis Dillais avaient reçu des menaces de mort et c'est la raison pour laquelle les écoutes ont été ordonnées. Il s'agissait d'une procédure officielle, les écoutes étant réalisées, je crois, au centre des Invalides.

LE JUGE : Qu'ont donné ces écoutes.

CHARLES MILLON : Rien.

LE JUGE : Selon un article du Monde du 9/07/1993, cité page 221 du livre Le Contrat, des écoutes auraient été effectuées sur le contingent de la DGSE, placée sous l'autorité du ministre de la défense. Est-ce exact ?

CHARLES MILLON : C'est possible. Je ne me souviens pas qui a procédé aux écoutes. Je sais que cela a été fait dans le cadre de la réglementation.

LE JUGE : Des agents de la DGSE ont-ils procédé à des vérifications de contrats ?

CHARLES MILLON : Je pense. Le patron de la DGSE était M. Dewatre, aujourd'hui à la retraite.

LE JUGE : MM. Léotard, Donnedieu de Vabres et Douffiagues, ont-ils eux aussi été placés sous écoutes ?

CHARLES MILLON : Non, pas à ma connaissance. Le souvenir que j'en ai est que ce sont les collaborateurs qui auraient reçu des menaces de mort.

LE JUGE : Page 223 du livre, les auteurs écrivent que vous leur avez dit que ces surveillances visaient les collaborateurs menacés de mort, entre juillet et octobre 1995. Vous êtes cité de ces termes : « D'ailleurs quand Léotard l'a appris, il m'a appelé complètement paniqué, il pensait que nous avions découvert tous les secrets de Balladur sur les ventes d'armes » ?

CHARLES MILLON : Je confirme que Léotard, qui avait appris qu'il y avait des écoutes, m'avait demandé un rendez-vous pour m'interroger sur les raisons de ces écoutes. Je l'ai reçu et je le lui ai dit. A cette occasion, il m'a précisé qu'il trouvait inélégant  qu'on puisse  enquêter sur des contrats conclu alors qu'il était ministre.

LE JUGE : A-t-il fait état de secrets du gouvernement Balladur sur des ventes d'armes ?

CHARLES MILLON : Non.

LE JUGE : Les services secrets ont-ils été chargés par le ministère de la défense de tracer les mouvements de fonds issus des rétrocommissions comme vous l'avez indiqué en citant des pays aux auteurs du livre (page 225) ?

CHARLES MILLON : Je leur ai dit exactement que la DGSE avait recherché s'il y avait des dépôts de sommes qui relevaient de contrats de commissions liés à l'armement et il est apparu qu'il y avait des mouvements dans les pays cités par les auteurs mais jamais la DGSE n'est parvenue à avoir une preuve tangible de ces dépôts et mouvements. C'est Dewatre qui supervisait ces opérations.

LE JUGE : Vous avez indiqué aux auteurs du livre que des traces avaient été retrouvées dans des banques en Espagne, en Suisse, à Malte et au Luxembourg. Le confirmez-vous ?

CHARLES MILLON : Oui, de mémoire, selon les rapports oraux qui m'avaient été faits par des agents de la DGSE.

LE JUGE : Les agents vous ont-ils fait part de leurs soupçons sur des rétrocommissions ?

CHARLES MILLON : Non. La requête portait sur les mouvements de fonds.

  • LE JUGE : Pourquoi avoir mis fin à ces commissions ?

CHARLES MILLON : Quand il y avait doute, on arrêtait. Pour le contrat pakistanais, au vu des rapports des services secrets et des analysés qui ont été effectuées par les services du ministère, on a eu une intime conviction qu'il y avait rétrocommissions. Cela a été le cas du contrat Agosta et Sawari II.

LE JUGE : Pourquoi ces deux contrats ?

CHARLES MILLON : Parce que l'on est arrivé à des conclusions positives, on a acquis une intime conviction.

  • LE JUGE : Quels éléments vous ont conduit à avoir une intime conviction sur ces deux contrats en particulier ?

CHARLES MILLON : Je n'en sais rien. Je me suis basé sur les rapports qui m'ont été faits verbalement par la DGSE.

LE JUGE : Vous avez également rapporté aux auteurs du livre page 214 la scène suivante lors de la passation des pouvoirs avec M. Léotard : « J'étais persuadé que Léotard allait me parler des affaires réservées ou de la menace terroriste. Eh bien non, il me dit, très fébrile, qu'il faut absolument que j'aille en Arabie Saoudite pour mener à bien un contrat qu'il avait engagé sous Balladur. Je n'en revenais pas ». Le confirmez-vous ?

CHARLES MILLON : Oui.

LE JUGE : Vous avez ajouté : « Quand je me rendrais plus tard en Arabie Saoudite, l'und es dignitaires du Royaume me lancera excédé : «Vous vous rendez compte, vos amis sont beaucoup trop gourmands avec les contrats de commissions. Ils me donnent 8% et gardent pour eux les 10% restants. C'est n'importe quoi, qu'ils ne reviennent jamais ici ou je leur coupe la langue »... » Le confirmez-vous ?  

CHARLES MILLON : Oui. C'est un dignitaire qui me l'a dit. Je ne souhaite pas dire son nom.

LE JUGE : Visait-il M. Takieddine ?

CHARLES MILLON : Il ne visait personne. C'était une déclaration préliminaire. Je négociais d'autres contrats pour la France.

LE JUGE : Avez-vous eu des relations avec M. Takieddine ?

CHARLES MILLON : Une fois. Soit fin 1995, soit début 1996, il voulait continuer à être un intermédiaire en Arabie Saoudite. Takieddine n'était pas seul mais je ne me souviens pas de qui il était accompagné. Je lui ai dit que non, d'ailleurs je n'ai eu recours à aucun intermédiaire à titre personnel lors de la négociation des contrats en cours à l'époque où j'étais ministre.

LE JUGE : Avez-vous eu affaire à El Assir ?

CHARLES MILLON : Je me demande s'il n'était pas avec Takieddine, je ne me souviens pas.

LE JUGE : Avez-vous eu affaire à Ben Mussalam ?

CHARLES MILLON : Je me demande s'il n'était pas dans la même délégation que Takieddine.

LE JUGE : A l'issue des investigations auxquelles vous avez procédé, qu'avez-vous fait ?

CHARLES MILLON : Il a été mis fin à certains contrats de commissions. Marwan Lahoud et peut-être aussi le directeur de cabinet, M. Chaussendre, donnaient instruction en ce sens, soit à M. Castellan de la DCN, soit à M. Mazens, soit aux entreprises concernées.

LE JUGE : En avez-vous informé le président de la République ?

CHARLES MILLON : Absolument. J'étais en lien direct avec ses collaborateurs, en particulier avec le secrétaire général, M. de Villepin, que je tenais régulièrement informé des investigations.

LE JUGE : Avant d'annuler ces contrats, ne vous êtes-vous pas assuré auprès des pays concernés, en particulier l'Arabie Saoudite, que cela n'aurait pas de conséquences négatives pour les contrats de ventes d'armes ?

CHARLES MILLON : Je suis à peu près convaincu d'en avoir informé le ministre de la défense saoudien, le Prince Sultan. Il ne voyait pas d'inconvénient à l'arrêt des commissions concernés.

LE JUGE : Etiez-vous directement en contact avec M. de Villepin ?

CHARLES MILLON : Oui, moi-même ou mon directeur de cabinet.

LE JUGE : Avait-il lui-même des informations ?

CHARLES MILLON : Non. Je le tenais informé car le président avait cette question à cœur.

LE JUGE : Est-ce que d'autres personnalités ont eu des renseignements sur la situation ?

CHARLES MILLON : Ce sont essentiellement M. Mazens et M. Lahoud qui s'occupaient de cela.

LE JUGE : Comment cela s'est-il dénoué ?

CHARLES MILLON : C'est M. Mazens qui en a été chargé.

LE JUGE : A l'époque, des articles de presse se sont fait l'écho de cette affaire et pourquoi n'y a-t-il pas eu d'autres suites ?

CHARLES MILLON : A un moment donné, le président de la République m'a dit que ma mission était accomplie.

LE JUGE : Y-a-t-il eu un accord de pris avec M. Léotard ou M. Balladur, cités dans les rapports Nautilus comme ayant pu bénéficier d'une partie de ces commissions ?

CHARLES MILLON : S'il y a eu un accord, je n'en ai absolument pas été informé.

LE JUGE : M. Léotard connaissait-il M. Takieddine ?

CHARLES MILLON : C'est de notoriété publique, si j'en crois les journaux.



17/11/2010
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