La Mirabelle Rouge

Karachi et la déraison d'Etat de la V ème République

L'enquête sur Karachi menacée d'interdiction

 

Par Edwy Plenel, président de Mediapart

Secret défense à tout va, entraves à la recherche de la vérité, démentis sans aucune crédibilité, pressions et menaces: décidément, l'affaire de Karachi est bien le feuilleton qui dérange sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Alors même que la mission d'information parlementaire rendait son rapport dans un conflit ouvert entre son rapporteur PS et son président UMP, on apprenait qu'une offensive judiciaire était lancée afin d'empêcher la sortie du livre qui prolonge l'enquête exclusive de Mediapart sur ce dossier.
On voudrait démontrer que Le Contrat (Stock, 20,50 €), sous-titré Karachi, l'affaire que Sarkozy voudrait oublier, est une enquête explosive que l'on ne s'y prendrait pas autrement. Prolongement de leur travail sur Mediapart, le livre que publient nos collaborateurs Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme sur l'affaire de Karachi est en effet menacé d'interdiction.
Avant sa sortie en librairie le mercredi 19 mai, l'un des protagonistes de ce dossier demande à la justice d'ordonner le report de la publication pour une durée minimale de trois mois, la suppression des passages qui le concernent et l'insertion d'un avertissement en forme de démenti catégorique, sans compter 20.000 euros de dommages et intérêts. L'affaire sera plaidée en référé lundi 17 mai avec Me Olivier Pardo comme avocat du demandeur, Ziad Takieddine.

Visant l'éditeur et les auteurs, domiciliés à Mediapart, l'assignation a été envoyée le 11 mai. Le lendemain, mercredi 12 mai, les éditions Stock, défendues par Me Anne Veil, ont diffusé un communiqué où elles se déclarent «très surprises par l'assignation en référé de M. Ziad Takieddine». «M. Ziad Takieddine, ajoutent-elles, a accordé à Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme plusieurs entretiens au cours desquels il a pu s'exprimer longuement et précisément. Ce sont, du reste, ses propos qui sont fidèlement rapportés dans le livre. Par ailleurs, il attribue aux auteurs une thèse qui ne figure en aucun cas dans le livre et pour cause, il ne l'a pas lu. D'autre part, en assignant notre maison d'édition et en tentant par-là même de retarder la publication de plusieurs mois, M. Takieddine semble vouloir à tout prix empêcher la révélation d'informations inédites sur une affaire d'Etat.»
Lancée par les premières révélations de Mediapart, le 13 septembre 2008, l'affaire d'Etat mêle la corruption liée aux ventes d'armes au financement illicite de la vie politique. De nombreux éléments, issus de sources diverses et concordantes, indiquent qu'en 1994, 33 millions d'euros de commissions versées à des intermédiaires sur la vente par la France au Pakistan de trois sous-marins ont alimenté des rétro-commissions destinées à des milieux politiques français. Au cœur de l'affrontement qui déchira alors la droite entre chiraquiens et balladuriens, ces financements illicites auraient bénéficié aux seconds qui, outre Matignon, occupaient les postes ministériels décisifs en la matière, celui de la défense avec François Léotard, celui du budget avec Nicolas Sarkozy.

Le financement de la campagne d'Edouard Balladur

Le soupçon que ces sommes aient, en partie, contribué au financement de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur, en 1995, a été nourri par la révélation, sur Mediapart le 26 avril dernier, que 10.250.000 de francs avaient été versés en espèces et en grosses coupures (pour l'essentiel de 500 francs) sur le compte de campagne de l'ancien premier ministre, au lendemain de sa défaite au premier tour.
M. Balladur a affirmé à la mission d'information parlementaire qu'il s'agit de l'argent «des militants, des sympathisants, recueilli lors de centaines de meetings», sommes qui, ajoute-t-il, ont «été changées en billets de 500 francs pour diminuer les volumes d'argent à notre disposition».

Seul problème : le trésorier de la campagne d'Edouard Balladur, René Galy-Dejean, interrogé par Mediapart, dit n'avoir aucun souvenir de ce versement exceptionnel. «Cela ne me dit rien, nous a-t-il déclaré. Une telle somme, tout de même, je ne l'aurais pas oubliée. Ce qui me trouble plus, c'est qu'il s'agisse de grosses coupures, alors que je n'en voyais quasiment jamais passer.» Pour mémoire et en comparaison, le montant ici en cause est plus de deux fois supérieur aux 5 millions de francs que le promoteur Jean-Claude Méry, dans son témoignage posthume, affirmait avoir remis pour le financement de la campagne présidentielle d'un autre premier ministre, Jacques Chirac, en 1987.

Toute cette affaire serait sans doute restée dans l'ombre, comme hélas bien d'autres dossiers témoignant de la part d'ombre de notre République, s'il n'y avait pas eu l'attentat de mai 2002 à Karachi où furent tués onze employés de la Direction des constructions navales (DCN) qui travaillaient au Pakistan dans le cadre de la livraison des sous-marins commandés. Dans le contexte géopolitique de l'après-11 Septembre 2001, cet attentat fut d'abord attribué à Al-Qaïda. Mais l'hypothèse d'un lien entre cet attentat et la colère d'intermédiaires pakistanais, furieux de l'interruption des commissions sur ordre de Jacques Chirac après son élection, ne peut être écartée. Si elle n'est pas démontrée, elle n'en est pas moins discutée explicitement dans le rapport de la mission parlementaire.

Dans tous les cas, l'attentat n'est pas le centre du propos

Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme dans leurs enquêtes pour Mediapart que prolonge, approfondit et développe leur livre pour Stock. Leur fil rouge, c'est la corruption. Une corruption non pas en marge de l'Etat, mais en son cœur, dans le cadre de pratiques stupéfiantes, baptisées «Frais commerciaux exceptionnels» (FCE), tolérées jusqu'en 1997, aussi bien sous la gauche que sous la droite. Une corruption que, dans le cas d'espèce du contrat pakistanais de 1994, non seulement ne pouvait ignorer Nicolas Sarkozy en tant que ministre du budget donnant son autorisation, mais dont plusieurs documents et témoignages rapportés dans Le Contrat montrent qu'il l'a personnellement suivie de très près.

 

 « Sarkozy est mon ami, O. K. ? »

On comprend mieux dès lors le zèle judiciaire de Ziad Takieddine, auquel ne serait pas indifférent l'entourage présidentiel. Car la présence dans ce dossier de ce riche homme d'affaires, né au Liban et de nationalité française, qui préfère se présenter comme «un conseil» plutôt que comme un intermédiaire – terme «trop péjoratif en France», dit-il –, souligne le rôle qu'a pu y jouer l'ancien ministre du budget, devenu président de la République en 2007.

«Sarkozy est mon ami, O. K. ?» Le chapitre du Contrat où sont fidèlement relatés les propos et, donc, les démentis de Ziad Takieddine est ainsi intitulé. Rencontré à deux reprises par nos journalistes, qui n'ont évidemment pas caché l'objet de leurs curiosités, ce dernier a longuement insisté sur sa proximité avec le président de la République, dont il dit avoir fait la connaissance en 1993, lors d'une soirée chez François Léotard. A l'époque, outre le contrat pakistanais, un autre contrat d'armement concernait l'Arabie saoudite, pays dans lequel Ziad Takieddine affirme depuis avoir «organisé les visites» de Nicolas Sarkozy: «Je l'ai accompagné trois fois là-bas, une comme ministre de l'Intérieur, deux comme président de la République.»

L'une des révélations inédites du Contrat est le rôle clé de Ziad Takieddine dans l'un des épisodes marquants du début de la présidence, à l'été 2007: l'affaire des infirmières bulgares détenues en Libye. Ce fut à la fois un symbole de la présidentialisation accrue de la République, Nicolas Sarkozy affichant une diplomatie toute personnelle, et une mise en scène de sa privatisation accélérée, le président ayant mis en avant son épouse d'alors, pour tenter de conjurer une crise conjugale qui allait bientôt se terminer par un divorce.

«C'est moi qui les ai fait libérer en 2007, n'hésite pas à confier Ziad Takieddine à Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme. J'étais en contact avec Guéant [Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée]. J'ai été voir Khadafi. Pour diverses raisons, Khadafi ne voulait pas entendre parler de Kouchner et encore moins le voir. Alors, j'ai eu l'idée d'envoyer Cécilia en Libye. Et ça a marché!» Ce ne sont pas paroles en l'air puisque le «rôle important» de Ziad Takieddine a été confirmé à nos deux enquêteurs par Claude Guéant lui-même. Voici donc quelqu'un qui est au cœur des réseaux actuellement au pouvoir et, plus précisément, du réseau des fidèles les plus proches de Nicolas Sarkozy puisque Brice Hortefeux, lieutenant de toujours et actuel ministre de l'intérieur, a lui aussi confirmé aux auteurs sa connaissance et sa fréquentation du personnage.

De la page 252 à la page 259, Le Contrat donne largement la parole à Ziad Takieddine, reproduisant précisément ses démentis. La mission parlementaire d'information fait de même, page 102 de son rapport, en ajoutant un commentaire sans appel: «M. Takieddine, joint par téléphone, a indiqué qu'il n'avait rien à voir dans l'affaire des Agosta [les sous-marins vendus au Pakistan] et n'a pas souhaité être entendu par la mission d'information. Cette déclaration constitue un mensonge grossier à l'égard de la mission d'information, si l'on en croit les témoignages qui le citent comme un protagoniste de la négociation.»

 

Au-delà de cette présidence, un enjeu démocratique

Journalistes, Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme ne peuvent s'autoriser ces audaces parlementaires. Avec autant de prudence que de rigueur, ils se contentent de confronter des faits, des documents et des témoignages, toujours sourcés, jamais anonymes. Par rapport à leurs articles dans Mediapart, le principal apport de leur livre, outre la perspective d'ensemble, est d'avoir recueilli les déclarations, aussi précises que concordantes sur le rôle de Nicolas Sarkozy dans cette affaire, de plusieurs personnalités de droite qui, pourtant, ne sont pas de la même sensibilité: certes Dominique de Villepin, que l'on pourrait soupçonner de partialité, mais également Charles Pasqua, qui fut un des piliers du camp balladurien, et Charles Millon, ministre de la défense de 1995 à 1997.

Aussi, face aux demandes de censure préalable présentées par Ziad Takieddine, n'auront-ils guère de difficulté à prouver la profonde légitimité démocratique de leur enquête qui répond parfaitement aux cinq critères juridiques de «bonne foi» d'un travail journalistique: légitimité du but poursuivi, sérieux de l'enquête, respect du contradictoire, modération dans l'expression et absence d'animosité personnelle. Reste à espérer que la justice, en leur donnant raison, saura défendre l'indépendance qui est sa raison d'être tant, à l'évidence, la pression du pouvoir exécutif se fait ici sentir.

Car cette offensive judiciaire atteste d'un affolement certain. Les secrets qui aujourd'hui, à la manière d'un sous-marin, remontent à la surface menacent directement la présidence de Nicolas Sarkozy. La force du livre de Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme est d'avoir patiemment installé le puzzle qui rend désormais simple et limpide une histoire qui, autrement, serait restée aussi ténébreuse qu'obscure. Mais il manque encore la pièce décisive: celle qui, sans contestation possible, prouverait l'implication personnelle de l'actuel président de la République dans cette affaire de corruption. Ou, à l'inverse, celle qui démontrerait le contraire…

Pourtant la réponse existe, et il n'est pas besoin d'aller chercher très loin pour la trouver: il suffirait que tous les documents d'Etat concernant ce contrat d'armement soient sinon rendus publics, du moins déclassifiés de façon à être remis à la justice. Au ministère des finances, à Bercy, toutes les traces des fameux «FCE» sont par exemple conservées et archivées. Hélas, sous les gouvernements de droite comme de gauche, comme l'a démontré l'affaire des frégates de Taiwan, notre République s'est accoutumée à l'invocation indue du secret défense pour couvrir des faits de corruption.

C'est le véritable enjeu de cette affaire, et de la course de vitesse engagée entre l'investigation journalistique et le verrouillage étatique: imposer enfin un véritable droit du public à l'information et faire reculer un culture du secret qui protège l'irresponsabilité des gouvernants. Le 3 mai dernier, à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, l'Unesco insistait sur «le droit de savoir» comme «la clé d'autres droits fondamentaux, et le gage de plus de transparence, de justice et de développement», notamment pour «combattre la corruption, ce qui est un gage de bonne gouvernance».

 

Mediapart le 12 mai 2010



13/05/2010
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