La Mirabelle Rouge

La grève des salariés précaires du SAMU-SOCIAL

En grève, les salariés du SAMU-social dénoncent leur propre "misère"

Ils sont théoriquement du bon côté de la barrière sociale. Pourtant, ils ont de plus en plus le sentiment que la frontière entre eux et les exclus dont ils s'occupent s'amenuit. Permanenciers du 115 – le numéro d'urgence et d'accueil des personnes sans abri –, travailleurs sociaux des "maraudes", personnels des centres d'hébergement d'urgence… une partie des 600 salariés du SAMU-social de Paris, entamait jeudi 8 avril leur 8e jour de grève pour protester contre leurs conditions de travail et de salaires.

En seize ans d'existence, l'institution toujours présidée par son fondateur, le docteur Xavier Emmanuelli, n'avait jamais connu de conflit. Le projet de la direction d'enregistrer les appels au 115 a été la goutte d'eau qui a fait déborder un vase déjà bien rempli. La multiplication des contrats à durée déterminée (CDD), les faibles salaires, l'absence de convention collective, ou encore le non-paiement des heures supplémentaires… ont nourri au fil des mois le sentiment chez ses salariés d'être les soutiers du social.

RECOURS AUX PRÉCAIRES

Nicolas Moysan, 26 ans est depuis novembre 2008, "chauffeur accueillant" au sein d'une "maraude", les équipes mobiles qui vont au devant des sans-abri. Il travaille de nuit de 20 heures à 5 heures ou 7 heures du matin pour 1 265 euros net par mois. "Avant d'arriver ici, j'ai fait des tas de petits boulots, explique le jeune homme. C'est une amie qui m'a dit que l'on recherchait du monde, comme j'ai la fibre sociale et un bon contact avec les exclus, je me suis dit pourquoi pas." Comme Nicolas, beaucoup de salariés se retrouvent au SAMU-social après un parcours professionnel chaotique. D'autres postulent en attendant de finir leurs études ou de trouver un emploi mieux rémunéré.

Diplômée de sociologie, Jessica Hébert, 27 ans, syndiquée Sud, est en CDD depuis septembre 2009. Pour 1 100 euros net par mois, elle répond de 7 h 30 à 15 heures ou de 15 heures à 22 heures aux personnes qui sollicitent le numéro d'urgence social. En 2009, une quarantaine de permanenciers téléphoniques comme elle, ont traité près de 409 000 appels. La grande majorité sont en CDD, et ont moins de deux ans d'ancienneté. Une partie des effectifs est embauchée sur des contrats encore plus courts, pour répondre au surplus d'activité pendant l'hiver.

Sur 600 salariés, le SAMU-social ne compte que 150 contrats à durée indéterminée (CDI). "Beaucoup de personnes sont demandeuses de contrats court, justifie Stefania Parigi, la directrice générale. Elles viennent chez nous en attendant de trouver autre chose ou pour se forger une expérience. Le SAMU-social est une bonne carte de visite."

L'activité nécessairement saisonnière du SAMU-social expliquerait aussi ce recours aux précaires. "J'ai fait ce boulot pendant cinq mois entre janvier et décembre 2006 à mi-temps pour financer mes études, témoigne Elise, qui requiert l'anonymat car elle travaille aujourd'hui dans une structure proche du SAMU-social. Après une formation de cinq jours, et une période de tuilage avec un salarié expérimenté, vous vous retrouvez à devoir répondre à des personnes en détresse pour lesquels vous n'avez pas toujours une solution. C'est un travail enrichissant mais usant psychologiquement. Les salariés devraient bénéficier d'un accompagnement de fond. Et puis, les possibilités d'évolution sont très limitées."

INSTABILITÉ

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le 115 ait du mal à fidéliser ses effectifs avec, selon les syndicats, six mois de présence moyenne. La direction reconnaît de son côté que le turn over est "très important" sans préciser de chiffres. Elle admet pourtant que cela complique la formation des intervenants et le suivi des personnes prises en charge. Côté syndical, cette instabilité a aussi des conséquences. Lors des dernières élections des représentants syndicaux le 23 mars, le quorum de votants n'a pas été atteint. Le scrutin a dû être reporté en mai prochain.

Malgré un climat d'insatisfaction latent, les mobilisations ont du mal à prendre. Mais cette fois, l'augmentation de la demande sociale et donc par ricochet la charge de travail a cristallisé le mécontentement. Pour l'instant, grévistes et direction s'accordent sur une chose, le fonctionnement du SAMU-social de Paris doit être remis à plat.

Constitué en groupement d'intérêt public (GIP), le SAMU-social de Paris est financé à 70% par du public et à 30% par du privé. Mais cette répartition se fait entre de multiples acteurs. Aux côtés de l'Etat, on trouve la Ville et le département de Paris, EDF, Gaz de France, la SNCF, PSA Peugeot ou encore l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP).

STATUT BANCAL ET COMPLEXE

Cette pléiade de tutelles, représentées au sein du conseil d'administration, aboutit à un statut bancal et complexe qui défavorise souvent les salariés. "Nous ne dépendons d'aucune convention collective, dénonce Benjamin Klinge, syndiqué à la CGT, qui travaille pour 1 100 euros net par mois dans un centre d'accueil de jour du SAMU-social de Paris. Mais pour certains droits (retraites, congés…) nous sommes sur le régime des non titulaires de la fonction publique territoriale." "Le statut en GIP n'a pas eu que des inconvénients. Il nous a permis de faire reconnaître des métiers spécifiques, analyse Mme Parigi, mais il faut harmoniser le 115 de Paris avec ceux d'Ile-de-France."

Dans le 93, il est géré par une association type loi 1901, dans le 94 par la Croix-Rouge qui propose des salaires d'embauche supérieurs de 15% à 20% à ceux de Paris. Selon la directrice, la question de la transformation du statut, qui devra être réglé d'ici décembre 2011, date de la fin du GIP a plusieurs fois été évoqué, "mais les autorités de tutelles comme les syndicats en interne avait jusqu'à présent laissé traîner le dossier".

Alors qu'une nouvelle rencontre est prévue entre la direction et les organismes de tutelles, jeudi 8 avril, dans la soirée, les grévistes essayaient de leurs côtés d'accentuer la pression. Ils craignent que leurs revendications ne s'enlisent dans des discussions techniques et n'aboutissent pas, ou seulement quand une grand partie d'entre eux seront déjà partis travailler ailleurs.

Catherine Rollot (Le Monde 09.04.2010)


12/04/2010
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