La Mirabelle Rouge

Mêlons nous des affaires !

MÊLONS NOUS DES AFFAIRES !         

 

         par Antoine Peraud (Mediapart le 07.07.2010)

 

                     Au moment de l'affaire Alègre, à Toulouse, au printemps 2003, pendant que l'UMP Dominique Baudis était victime d'une curée judiciaire et médiatique balayant son innocence, l'accusant à tort des pires turpitudes, il eût été juste et bon que, de son camp politique, surgît un certain Nicolas Sarkozy pour stigmatiser une façon de «s'emballer à la première horreur, euh calomnie, qui n'a que le seul but de salir sans aucune espèce de réalité». À l'époque, ce fut silence radio.
                       Devenu président de la République, le muet d'il y a sept ans use et abuse, le 6 juillet 2010 à Brie-Comte-Robert (77), des propos sévères cités ci-dessus, à propos du dévoilement par des journalistes indépendants d'agissements avérés, en passe de constituer le pire scandale politico-financier de la Ve République: l'affaire Bettencourt-Woerth-Sarkozy.
                        Pour avoir publié La Barbarie journalistique (Flammarion, 2007), qui analysait la rage moutonnière et dévastatrice d'une presse ravalant sans vergogne des citoyens irréprochables au rang de tortionnaires (Outreau, Alègre, ou la prétendue agression antisémite du RER D), je voudrais exprimer ici ma fierté journalistique.
                        Après avoir critiqué, depuis la marge, le travail réalisé par des médias ayant abdiqué leur vocation pour verser dans des battues sordides, j'ai désiré me trouver au cœur de ce qui s'accomplit sur la Toile, parmi des journalistes retrouvant leur rôle de contre-pouvoir et d'aiguillon démocratique. Ce fut donc Mediapart.
                       Voilà quelques semaines, au théâtre de l'Odéon à Paris, lors du raout organisé par Emmanuel Hoog à l'occasion de sa nomination à la direction de l'Agence France-Presse, j'ai croisé Dominique Baudis. Je lui ai dit que je n'oublierai jamais son regard ni celui de son épouse, devant la XVIIe Chambre du palais de Justice, lors d'un procès durant lequel le traquait encore en 2005 son accusateur mensonger de l'an 2003: La Dépêche du Midi, qui fut à deux doigts d'obtenir sa peau.

                     «Votre regard face à vos poursuiveurs, lui déclarai-je, m'empêchera toujours de franchir, à Mediapart ou ailleurs, cette frontière qui sépare la vigie du mercenaire.»

                        J'ai pu constater de près, depuis le début de l'affaire Bettencourt-Woerth-Sarkozy, comment Mediapart s'est gardé de la frénésie de dénoncer pour s'en tenir au droit de savoir. Comme apparaissent alors méprisables les spadassins du régime ébranlé, qui ânonnent leurs «éléments de langage» visant à déconsidérer indûment: Internet réduit à la rumeur publique, une enquête vilipendée tel un hallali, l'exigence civique avilie en bal des jaloux; Mediapart décrit comme "un site de ragots" (Nadine Morano) aux "méthodes fascistes"(Xavier Bertrand).

                          Le personnel politique se livrant à cet amalgame tout en hurlant à l'amalgame, s'avère indigent et attendu. Il dénonce une chasse à l'homme quand il n'y en a pas, pour s'être tu quand il y en avait une. Il fonctionne par à coups anachroniques et désynchronisés, sans le moindre jugement, tel une boussole indiquant le sud, dans la lignées de ses aïeux, qui se montrèrent belliqueux en 1914 alors qu'il s'agissait d'une lamentable guerre civile européenne, pour se retrouver pacifistes en 1939-1940 alors qu'il fallait s'élever contre le nazisme ; ayant gobé tous les bobards de 14-18, ils refusèrent de croire, après 1942, à la « Solution finale », perçue comme une nouvelle dramatisation abusive à laquelle ils ne céderaient pas...

                         Aujourd'hui, voilà donc nos dirigeants avec une affaire de retard. Ils ont cru à celle d'Outreau parce que, juste avant, un assassin n'avait pas été décelé (Dutroux en Belgique); ils refusent maintenant d'envisager la culpabilité d'Éric Woerth au nom de l'innocence de l'abbé Viel il y a sept ans dans le Pas-de-Calais. Paradoxalement, ils instrumentalisent les scrupules légitimes nés des erreurs journalistiques passées, pour les transformer en aveuglement protecteur face aux fautes politiques actuelles.

Plus grand monde n'est dupe.



12/07/2010
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