La Mirabelle Rouge

Piraterie d'Etat en méditerranée

La course à l'abîme de l'Etat d'Israël

 

par Edwy Plenel (Mediapart 31.05.2010)

 

Une flottille désarmée de militants pacifiques a été attaquée, dans les eaux internationales, au petit matin du lundi 31 mai, par des unités de l'armée israélienne. A l'heure où sont écrites ces lignes on ne connaît pas, pour cause de censure militaire israélienne, le décompte exact des victimes (entre une dizaine et une vingtaine de tués selon des médias arabes et israéliens), ni leurs qualités précises (cette équipée rassemblait des militants et des personnalités de plusieurs nationalités).

C'était le neuvième voyage organisé depuis 2008 par Free Gaza, une organisation internationale de solidarité avec la population de la bande de Gaza dont la charte fondatrice affirme qu'elle adhère «aux principes de la non-violence et de la résistance non-violente en mots et en actes, quelles que soient les circonstances». Son objectif est d'aider moralement et matériellement les Palestiniens de ce minuscule territoire surpeuplé (1,5 million d'habitants sur 360 km2), victimes du blocus imposé par l'Etat d'Israël après l'avoir été, fin 2008 et début 2009, d'une guerre excessivement meurtrière (plus de 1300 morts dont la moitié de civils).

Illustration d'un terrorisme d'Etat, qui ne s'embarrasse d'aucun principe de droit ou d'humanité, cet acte de piraterie commis par l'armée israélienne amplifie brutalement le déséquilibre d'un monde ô combien instable. D'Orient en Occident, il nous entraîne soudain au bord du gouffre, vers un abîme aux conséquences imprévisibles. Alliance impensable, réunissant aussi bien le Parti travailliste, membre de l'Internationale socialiste, qu'une extrême droite raciste et fascisante, l'actuel gouvernement de Benjamin Netanyahu est l'inconscience et l'aveuglement incarnés. N'ayant cessé d'en remontrer à l'administration américaine, il embarque de force les alliés historiques de l'Etat d'Israël dans une surenchère catastrophique, fuite en arrière plutôt qu'en avant. Loin de défendre la sécurité des Israéliens, il ne cesse de la mettre en péril: sourde au monde, cette politique-là est la meilleure alliée de ses pires ennemis, revitalisant l'antisémitisme sous prétexte d'antisionisme.

Il faut dire les choses telles qu'elles sont, sauf à devenir complices du pire: depuis l'échec des accords d'Oslo de 1993, c'est la politique des gouvernants israéliens qui non seulement menace la déjà imparfaite paix du monde mais, de plus, met en péril la sécurité même d'Israël. «La paix du monde se joue en Palestine», avions-nous écrit en janvier 2009, le jour de l'intronisation du président américain Barack Obama, à contre-courant de l'atmosphère optimiste d'un événement américain contemporain de l'agression israélienne contre Gaza. Suscitée par l'apparente indifférence du président élu au drame palestinien, la mise en garde avait pu alors paraître injuste, inconsidérément sévère.

De fait, Barack Obama manifesta par un premier appel au chef de l'Autorité palestinienne, puis par la nomination d'un émissaire pour le Proche-Orient, qu'il n'entendait pas rester inerte. Mais, depuis, la crise économique aidant, avec ses autres priorités, le dossier israélo-palestinien n'a cessé de piétiner, confirmant notre inquiétude première. Comme si le temps était encore un allié, alors qu'il est déjà bien trop tard. Comme s'il n'y avait pas urgence. L'agression meurtrière contre Free Gaza intervient alors même que le président américain, lassé des rebuffades israéliennes, entendait s'impliquer, convoquant à Washington le premier ministre israélien et le président de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. Et alors que, dans les communautés juives américaines et européennes, avec les appels J Street et J Call, on prend de plus en plus conscience des dangers de l'actuelle politique israélienne.

Plus que jamais donc, la paix du monde se joue au Proche-Orient. Et peut-être se joue-t-elle sans retour selon la façon dont seront gérées les suites de l'événement de la nuit dernière. Si la communauté internationale en général et les Etats-Unis en particulier ne se saisissent pas de ce drame pour imposer aux dirigeants israéliens ce qu'ils n'ont cessé de refuser, de retarder ou de saboter – soit une paix véritable, durable et profonde, dans la reconnaissance entière des droits du peuple palestinien –, alors nous assisterons impuissants à l'irréparable, dans l'engrenage d'une guerre sans fin qui légitimera les extrêmismes et les fondamentalismes de tous bords. 

L'aveuglement colonial des dirigeants israéliens

Par son refus de la complexité et de la fragilité du monde, qu'il envisage sous le seul angle des rapports de force et de domination, l'actuel pouvoir israélien tient aujourd'hui l'allumette qui peut embraser la poudrière internationale. La Turquie d'où est partie la flottille, l'Algérie dont des citoyens auraient été tués, l'Iran qui profite de chacune des provocations israéliennes pour s'imposer en puissance régionale, etc. : au-delà de la réprobation des peuples, l'ébranlement géopolitique est potentiellement explosif.

Sans parler même des principes, du droit, de la justice ou de la morale, c'est l'intérêt pragmatique des Européens comme des Américains, de leur sécurité nationale et de leurs relations internationales, de forcer la main d'Israël, puisqu'il n'est d'autre blocage véritable sur le chemin de la paix que l'entêtement de ses dirigeants. Sinon l'irrationalité guerrière et identitaire l'emportera, revanche de ces tenants d'une guerre des civilisations dont l'élection d'Obama avait signifié le provisoire recul.

Que fait la communauté internationale, sous l'égide de l'ONU, quand l'un de ses Etats viole inconsidérément et constamment ses règles? Elle envisage, élabore et décide des sanctions, aussi bien économiques que diplomatiques. Pourquoi, dès lors, y aurait-il une exception, une seule exception? Ou, plutôt, comment justifier que l'exception israélienne au regard du droit international se poursuive impunément? Comment éviter un régime de sanctions face à un Etat qui ne cesse d'être hors du droit international, de violer avec constance les résolutions de l'ONU depuis 1967, de refuser de se plier aux accords de dénucléarisation, de vouloir entraîner ses alliés dans une guerre avec toute la région du monde qui l'entoure, ses Etats voisins et ses peuples cousins? Comment ne pas profiter du drame actuel pour lui imposer une conférence internationale qui exige, sous le contrôle des Nations unies, la nécessaire paix israélo-palestinienne, seule garante d'une stabilité plus large du Proche et du Moyen-Orient?

Plus que jamais, il nous faut espérer que, de la conscience de l'irréparable, puisse aussi naître l'improbable: ce sursaut que l'on n'espérait plus. Il suppose une lucidité courageuse capable d'affronter sans crainte les aveuglements qui, trop longtemps, ont rendu nos partis, nos gouvernements, nos Etats, l'Europe et les Etats-Unis, inconscients de l'urgence, indifférents à la cause palestinienne et insoucieux du nœud gordien qu'il faut aujourd'hui trancher. Car l'agression meurtrière contre Free Gaza n'est pas une bavure, l'acte isolé d'unités militaires auxquelles on aurait lâché la bride – et, de fait, le ministre de la défense israélien, Ehud Barak, l'a totalement assumée et revendiquée. Elle n'est que le énième épisode de ce glissement fatal vers la négation de l'Autre, de ses droits naturels comme de sa commune humanité, qui est au ressort du rapport colonial. Dans cette relation pathogène, où celui qui domine se pense supérieur à celui qu'il a dépossédé, le dominant finit toujours par être aveuglé par son mépris, par devenir prisonnier de sa propre domination. La relation coloniale est, au choix, un poison infernal, un piège délétère et mortifère qui finit par ravager de l'intérieur ceux qui l'ont mis en mouvement.

Ayant pour légitimité historique lors de sa création l'incommensurable et imprescriptible crime de génocide commis par l'Europe contre les Juifs, l'Etat d'Israël ne s'en est pas moins construit sur le rejet du peuple palestinien, dont la terre a été conquise et dont la population a été en majorité chassée. Or loin de se dénouer, cette contradiction n'a cessé de s'aggraver dans un engrenage fatal dont les Etats arabes alentour ne sont pas les seuls responsables: ce fut d'abord le refus d'un Etat pluraliste par la formalisation d'un «Etat juif» alors qu'un cinquième de ses citoyens sont palestiniens, arabes israéliens en somme; ce fut ensuite la folle aventure de 1967 avec l'occupation des territoires palestiniens de Cisjordanie et Gaza, prélude à l'utopie guerrière d'un «Grand Israël»; ce fut enfin la poursuite des colonisations, le mitage du territoire palestinien, son enfermement derrière un mur, bref toutes ces initiatives d'un Etat fort, militairement le plus puissant de la région, et qui, en même temps, ne cessait de démontrer ainsi sa faiblesse, la peur qui l'habitait.

Pour la paix, forcer la main de l'Etat d'Israël

Il suffit de relire les propos de Ehud Barak recueillis en 2008 par Claude Lanzmann, publiés dans Les Temps Modernes, que nous citions dans notre adresse à Barack Obama, pour constater les ravages profondément barbares de cette mentalité coloniale au cœur d'une conscience apparemment civilisée et cultivée: envisageant un Israël en guerre perpétuelle avec la région qui l'entoure, ce discours faisait de la violence le principe intangible des relations entre Israéliens et Arabes, les premiers incarnant la civilisation face à la jungle qui serait l'ordinaire des seconds. Qualifiant Israël d'«avant-poste du monde libre» face à «un triangle de périls» dont les défis s'étendent «à tout le globe», le travailliste Barak, faisant penser aux socialistes de la SFIO égarés dans l'impasse de l'Algérie française, y déclarait «vivre dans la jungle», dans «un voisinage où il n'y a pas de pitié pour les faibles» et «où les gens autour de nous ne nous aiment pas».

Terrible aveu d'échec, puisque le lieu où, dans l'utopie sioniste, les Juifs du monde entier devaient se sentir enfin en sécurité, y est défini comme l'environnement le plus hostile et le plus menaçant, cette confession du symbole même de la puissance militaire israélienne n'envisage donc d'autre futur pour Israël que la guerre perpétuelle. Et d'autre stratégie présente que d'entraîner tout le monde occidental dans cette folie guerrière, meurtrière et dévastatrice. Tant que les gouvernants israéliens n'affronteront pas de face l'injustice originelle commise envers les Palestiniens, tant qu'ils s'entêteront à la prolonger et à l'accroître, l'histoire piétinera et régressera. S'il ne fait pas cet effort de remise en cause et d'auto-examen, Israël, colonisation sans puissance coloniale, est condamné à se barricader derrière les murs illusoires d'un apartheid qui, par la séparation et l'expulsion, efface non seulement la présence de l'Autre, mais surtout éloigne la peur que nourrit l'inévitable culpabilité à l'égard de ce dernier.

La paix entre ennemis suppose de s'être réciproquement remis en cause. De s'être fait violence en somme. Ce que, sous la direction de Yasser Arafat, le mouvement national palestinien a su faire, en reconnaissant l'Etat d'Israël et son droit à l'existence, dans des frontières sûres et reconnues. Et ce que, hélas, les dirigeants israéliens se refusent à faire vraiment, laissant leur politique intérieure et leur diplomatie étrangère devenir l'otage des plus extrémistes, ceux-là mêmes qui, idéologiquement, ont armé la main du meurtrier d'Ytzhak Rabin, le premier ministre, l'ancien général, assassiné par un terroriste juif lors d'un rassemblement pour la paix, à Tel-Aviv, le 4 novembre 1995, un an après le prix Nobel de la paix partagé avec Yasser Arafat.

Dans son récent et éblouissant Dictionnaire amoureux de la Palestine (Plon), l'écrivain Elias Sanbar, ambassadeur palestinien à l'Unesco et traducteur en français du poète Mahmoud Darwich, écrit, à l'entrée «Paix et réconciliation»: «Faire la paix signifie avant tout se faire violence, se vaincre soi-même pour supporter de se retrouver parlant à celui que l'on considère comme l'artisan de son malheur, la source de ses peines.» Rappelant avec franchise l'effort qu'il lui fallut faire lui-même lors des négociations auxquelles il participa, Elias Sanbar ajoute: «Une paix qui ne serait que la fin de la belligérance n'est pas la paix. Incontestablement utile pour calmer les belligérants, elle instaurerait un état de choses, une atmosphère propice, parfois indispensable, pour aller plus avant, plus loin. [...] La paix véritable, celle qu'il faut souhaiter, à l'avènement de laquelle il faut travailler, [est] celle de la vraie reconnaissance, celle qui n'aura plus besoin de garanties internationales, ni de suivi, ni de traités de défense commune, celle qui tiendra par la seule adhésion de ses tenants, et qui portera alors le nom de réconciliation.»

Nous en sommes bien loin, et plus près de l'abîme. Mais, contre toute évidence, résignation au pire ou fatalité devant l'adversité, c'est à cette «réconciliation» qu'il faut œuvrer, à ce «stade supérieur de la paix, celui où elle se mue en valeur de civilisation, quand elle ajoute au choix de la raison celui des cœurs». Et, pour ce faire, aujourd'hui, il n'est d'autre voie que de forcer la main de l'Etat d'Israël.



31/05/2010
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