La Mirabelle Rouge

Socialistes français solidaires du FMI ou du peuple grec ?

·       Les graves questions que la Grèce pose aux socialistes 

par  Laurent Mauduit  (site Mediapart)

 

           Il faut leur en donner crédit: depuis que la Grèce s'est enfoncée dans la crise, les socialistes français n'ont cessé d'alerter l'opinion sur l'inertie de l'Union européenne et son manque de détermination pour trouver un plan de sauvetage cohérent du pays. Mais il faut avoir la lucidité de prolonger ce constat en relevant aussi qu'ils se sont bien gardés de se prononcer sur le détail du plan d'austérité qui va être imposé au peuple grec, et sur son opportunité; sur la responsabilité de Bruxelles et du Fonds monétaire international (FMI) dans cette purge sociale, et tout particulièrement, sur celle de son président, Dominique Strauss-Kahn; sur les pistes alternatives de sauvetage qu'il conviendrait de mettre en chantier.

Bref, dans la posture socialiste, il y a des habiletés ou des ambiguïtés qu'il n'est pas inutile de relever. Car elles sont loin d'être anecdotiques. A l'heure où les socialistes français sont en train de débattre de leur projet en prévision de l'élection présidentielle de 2012, elles en disent long sur leurs difficultés à définir les priorités de leur future politique économique.

Face aux défis qui attendent la France dans les prochaines années, du fait des déficits publics importants qu'elle connaît ou de la réforme des retraites qui vient, quel est le bon cap? Y a-t-il une voie pour une authentique politique économique de gauche ou bien faudra-t-il en passer par l'austérité, même rebaptisée sous l'aimable vocable de "rigueur"? Soudainement, la crise grecque s'invite dans le débat français et soulève d'intéressantes questions.

  • Que disent les socialistes français de la crise grecque ?

Au cours des derniers jours, ils se sont beaucoup exprimés pour critiquer les positions du gouvernement français et de l'Elysée. Leur position est résumée par un communiqué officiel mis en ligne jeudi sur le site du Parti socialiste. Signé par Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire national à l'Europe et à l'international, et par Michel Sapin, secrétaire national à l'économie, le texte affirme: «Le Parti socialiste déplore l'attitude de l'Europe dans la crise financière qui touche la Grèce et qui fait souffler un grand vent d'inquiétude sur la zone euro. L'Union européenne a trop tardé à réagir. L'impuissance du moteur franco-allemand est palpable. L'inefficacité de la Commission européenne est dommageable. Surtout, la montée des égoïsmes est redoutable pour l'avenir de l'Europe. Si cette crise des finances publiques n'est pas arrêtée, c'est toute l'Europe qui va subir une deuxième crise financière très grave. Il faut que les Européens comprennent qu'en aidant un État membre, aujourd'hui la Grèce, c'est l'ensemble de la zone euro qu'ils vont aider

Le communiqué ajoute: «Il faut faire vite, clair et fort pour bloquer la spéculation des marchés qui ont l'impudence de jouer contre les États qui se sont endettés pour les sauver. Il faut tirer les leçons de la crise de l'euro en imposant des politiques de coopération et un gouvernement économique à l'échelle de l'Union européenne. Le PSE et le Parti socialiste, dès le début de la crise, ont demandé l'urgence et proposé des modalités de protection de la zone euro par l'application et l'extension de l'article 122 du Traité de Lisbonne. Ils considèrent qu'on ne peut concevoir la solidarité comme un élément de dernier recours.»

Unanimement, les socialistes français ont aussi donné leur accord à ce que la France contribue au prêt européen consenti à la Grèce, mais se sont indignés du taux d'intérêt de 5% qui avait été retenu. «Il est très important que nous affirmions solidairement notre soutien à la Grèce et que nous évitions de lui faire peser, par des taux d'intérêt trop élevés, une charge qui serait insupportable», a ainsi déclaré l'ancien premier secrétaire, François Hollande.

En résumé, les socialistes français ont formulé trois suggestions ou critiques: ils ont critiqué «l'inefficacité de la Commission européenne» et les retards de l'Union à élaborer un plan de sauvetage; ils ont invité à «bloquer la spéculation» – sans bien préciser comment; et ils se sont indignés du taux de rémunération du prêt envisagé à la Grèce. Mais de la purge sociale qui se dessine en Grèce, des mesures d'austérité exceptionnellement violentes qui vont être imposées au peuple de ce pays, ils n'ont pour l'instant pas soufflé mot.

  • Le peuple grec mérite-t-il la punition sociale qu'on lui prépare ?

Pour comprendre l'enjeu de la question – et la résonance qu'elle peut prendre dans le débat français –, il faut effectivement prendre la mesure de la violence du plan d'austérité qui est à l'étude en Grèce, sous la houlette du FMI, et que l'Union européenne a posé comme condition avant tout déblocage de financements.

Suppression de primes équivalentes à deux mois de salaires dans le secteur public, gel des salaires pendant au moins trois ans dans la fonction publique, réformes des retraites de sorte que l'âge moyen de cessation d'activité passe de 53 ans à 67 ans, relèvement de la fiscalité la plus injuste, celle pesant sur la consommation: c'est une véritable purge qui se prépare, dont on devrait connaître le détail dans la journée de samedi. Une purge pour que la Grèce réduise son déficit de 10 points de PIB au cours des deux seules années 2010 et 2011.

  • Pour mesurer l'enjeu de l'électrochoc auquel Bruxelles et le FMI veulent soumettre la Grèce, il faut aussi avoir à l'esprit les fractures qui minent ce pays, bien plus graves encore que celles de ces grands voisins. Un seul chiffre: avec un taux de pauvreté qui touche 20% de la population (selon les statistiques européennes), la Grèce fait partie des pays les plus déshérités de l'Union européenne.

La question est donc posée aux socialistes français, et plus largement aux socialistes européens: le peuple grec est-il en quoi que ce soit responsable des dérèglements fous du monde de la finance, qui ont mis ce pays à terre? Alors que de toutes parts, depuis l'éclatement de la crise financière, en 2008, tout le monde s'accorde à dire qu'il faut «bloquer la spéculation» – sans que le moindre progrès ait été fait en ce sens au cours des deux dernières années –, pourquoi le peuple grec devrait-il être mis à genoux par cette même spéculation? Pourquoi l'Europe agirait-elle si vite contre l'un des peuples qui la composent, alors qu'elle a tant tardé à agir contre la spéculation?

Question posée à tous ceux qui se réclament de la gauche en Europe, à commencer par le Parti socialiste français: se sentent-ils solidaires du peuple grec, des syndicats de ce pays, ou des partis de gauche, qui, tous, disent leur indignation devant une telle injustice? Que reste-t-il de l'internationalisme qui était, dans un passé bien lointain, le premier fondement de la gauche européenne?

  • Les socialistes français sont-ils solidaires du FMI ?

Ces questions concernent d'autant plus les socialistes français que c'est l'un des leurs, Dominique Strauss-Kahn, qui est le patron du Fonds monétaire international (FMI), et qui est donc l'un des premiers responsables de la purge qui va être imposée au peuple grec.

Jusque-là, les socialistes français avaient cherché à esquiver le rôle, assez singulier, joué à la tête du Fonds par DSK – dont on murmure qu'il pourrait être l'un des candidats à la candidature socialiste, pour l'élection présidentielle de 2012. Tout comme ils avaient cherché à oublier que l'«honneur» d'occuper cette fonction, si cela en était un, c'est à Nicolas Sarkozy qu'il le devait.

Mais l'affaire grecque a valeur de rappel. Car d'un seul coup, il apparaît en pleine lumière que c'est (le socialiste?) Dominique Strauss-Kahn qui est aux manettes pour imposer à l'un des pays de l'Union européenne l'un des plans les plus impopulaires qui ait jamais été conçu en Europe depuis l'après-guerre. Les socialistes français en sont-ils donc solidaires?

Pour l'heure, aucune voix ne s'est encore élevée dans les rangs socialistes pour répondre à cette interpellation. Mais plus le temps passera, plus l'esquive sera difficile. D'autant que le plan supervisé par le FMI et l'Union européenne semble des plus brutaux.

En d'autres circonstances et en d'autres temps, le FMI s'est en effet souvent appliqué à prévoir des mesures de compensation pour les pays qu'il soumettait à une diète sévère: soit une dévaluation, pour rendre le pays plus compétitif et autoriser une poussée inflationniste, limitant d'autant le poids de la dette; soit plus directement, un aménagement de la dette. Or, dans le cas présent, le plan, tel qu'on le devine, va fonctionner sans la moindre contrepartie. D'abord, il n'y aura pas de dévaluation, l'euro ayant pour les Grecs en la circonstance l'effet d'un carcan. Et de restructuration de la dette, il n'en est pour l'instant pas question: les financiers qui ont tant spéculé sur la Grèce seront épargnés. 

Du même coup, le FMI va jouer un rôle hautement brutal. Et celui qui le dirige devra en assumer la responsabilité. Lui qui, dans le passé, aimait souvent en appeler aux mânes de Keynes ou de Schumpeter va suivre un autre exemple autrement plus funeste – la comparaison est de ma consœur de Mediapart, Martine Orange –, celui de Pierre Laval, auteur d'un très violent plan déflationniste en France en 1935.

Les socialistes français vont-ils donc assumer tout cela? Jusqu'à ces derniers jours, ils avaient déjà une grave question à régler: adapter leur position sur l'Union européenne. De sorte que celle-ci cesse d'être ce qu'elle est devenue, en partie à cause d'eux: l'Europe de la finance contre l'Europe des peuples.

Mais voilà que la crise grecque vient compliquer encore plus l'équation. Alors qu'en dessinant les premiers contours de leur projet pour 2012, les socialistes ont retrouvé quelques accents de gauche, ils ne pourront pas éluder longtemps cette question: dans quel camp sont-ils, celui de Dominique Strauss-Kahn ou celui du peuple grec ?



30/04/2010
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